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L'ennui porte conseil
de Janine Malaval (Annecy), lauréate du Concours de nouvelles VIVA! 2026.

C’est à l’Ehpad que Lucienne avait rencontré Louise et Léonie, devenues ses meilleures amies. A leur petit groupe s’était rattaché Hubert, ancien militaire de trois ans leur aîné, élégant gentleman portant costume et cravate en soie.


Ces délicieux octogénaires se réunissaient régulièrement afin de tromper l’ennui qui pouvait s’inviter sans même avoir été convié.


Ce jour-là, ils s’étaient retrouvés chez Lucienne. Léonie, dont les jambes commençaient à s’ankyloser, se leva pour aller à la fenêtre. Elle aimait observer le monde qui vivait sous ses yeux. La rue bruissait, rivière intarissable nourrie par un flux continu de mouvements, de sons et d’odeurs. De là elle avait vue sur la croix verte de la pharmacie qui clignotait régulièrement et l’étal de la fleuriste qui arrangeait des bouquets devant sa devanture. Les deux magasins étaient séparés par la vitrine d’une boutique inoccupée, occultée par un rideau gris, figée dans le silence et l’immobilité. Ne subsistait plus qu’une enseigne au vernis écaillé. Léonie qui avait habité autrefois le quartier se souvenait parfaitement du tailleur qui y travaillait, un petit homme vouté, marchant à pas comptés, qui ouvrait son échoppe chaque matin à 8 heures. Un jour le rideau était resté baissé et depuis rien n’avait changé.


– Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi cette boutique est fermée depuis au moins quinze ans et qu’on ne voit jamais personne ? questionna-t-elle à voix haute.


Surprise générale. Non, personne n’y faisait plus attention. On passait devant sans la voir. Elle faisait partie du paysage urbain, une tache sombre dans un monde de couleurs.


– C’est là que je faisais tailler mes costumes, se souvint Hubert. Ce petit tailleur, au demeurant un monsieur charmant et discret, a dû mourir comme il a vécu, sans faire de bruit.


– Qui sait ? enchaîna Lucienne. Il est peut-être mort dans sa boutique un matin avant l’ouverture, une crise cardiaque ou autre. Il n’y a peut-être plus qu’un squelette.


– Ou alors il s’est momifié, poursuivit Louise. J’ai déjà vu des trucs comme ça aux infos.

– Quelle horreur ! s’écria Léonie. Où allez-vous chercher des idées pareilles ?


– Peut-être vivait-il seul, n’avait pas de famille. Si personne n’a signalé sa disparition, et que ses charges sont payées automatiquement….


– Il m’avait dit qu’il travaillait pour s’occuper, reprit Hubert. Il avait une pension de guerre. De ce fait son compte en banque, lui, n’est pas mort.


Après un moment de silence où chacun réfléchissait intensément au sort du petit tailleur, Hubert proposa d’avertir la police. Quinze ans après ? Initiative aussitôt contestée par ces dames qui ne voulaient pas se ridiculiser au cas où tout cela n’aurait été que conjectures fallacieuses. Le débat était pourtant loin d’être clos.


– Maintenant que vous en parlez, ajouta Lucienne, je dois vous avouer qu’il m’est arrivé la nuit de voir de la lumière à l’intérieur, des ombres qui bougent. J’ai des insomnies et j’ai le temps de regarder dehors.


– Son fantôme ?


Un nouveau brouhaha accueillit ses paroles. Tout cela devenait parfaitement étrange mais si excitant. D’accord, pas de police, mais pourquoi pas une petite surveillance pour découvrir ce qui se tramait dans la boutique ? Et encore mieux, proposa Hubert. Ils achèteraient une petite caméra connectée comme on en trouve partout pour pas cher. Il se chargerait de l’installer discrètement. C’était facile. Ainsi verraient-ils en toute impunité ce qui se passait chez le tailleur. De quoi satisfaire leur curiosité. Les trois femmes approuvèrent avec enthousiasme.

 

Léonie expliqua que chaque commerce disposait d’un accès sur la cour intérieure. Celle-ci était accessible par l’entrée principale de l’immeuble.


– Ah oui, s’écria Louise. Mais il y a un code. Je vois toujours les gens entrer avec un Vigik ou taper un code. Code que nous ne connaissons pas.


– Et si on demande à quelqu’un, on va se faire repérer. Inutile d’y penser.


– J’ai une idée, proposa Louise en s’emparant d’un troisième muffin. J’irai à la pharmacie, j’y suis cliente, et bien connue. Je demanderai le code à l’employée en lui expliquant que c’est pour aller vendre des gâteaux dans la copropriété au profit de notre Ehpad.


– Oh oui ! applaudit Léonie. Elle ne pourra pas refuser.


– D’accord Mesdames. Vous ferez quelques gâteaux. On pénétrera dans la cour à la tombée de la nuit. Pendant que vous sonnerez chez les gens, j’installerai la caméra, décida Hubert. Une fois la caméra en place on n’aura plus qu’à visionner les images sur mon téléphone.


Le lendemain il courut acheter le matériel tandis que Lucienne et Léonie confectionnaient des cookies. Louise revint triomphante de la pharmacie avec le code convoité. Le top départ de l’opération fut donné à dix-huit heures. Tout dérapa brutalement lorsque Louise, sous l’emprise d’un fort stress, avoua ne plus se souvenir du fameux Sésame, ni de l’endroit où par précaution, elle l’avait noté. Au bout de quelque temps, il fut heureusement retrouvé dans son sac.


Une fois dans la place Hubert repéra la porte du tailleur grâce à sa peinture aussi abîmée que celle de la devanture. Il se fondit dans l’ombre et fixa rapidement le petit appareil au-dessus du chambranle. Mission accomplie.


Chaque jour les quatre amis procédaient au visionnage des images. Ils y voyaient deux individus entrer dans le local, s’affairer un moment avant de repartir. Des scénarios rocambolesques fusaient des imaginations fertiles des quatre observateurs. Jusqu’au jour où, n’y tenant plus, ils estimèrent qu’il était temps d’informer la police. Toutefois aucun d’eux ne souhaitait prendre la responsabilité de ce contact. Comment justifier leur recours à des pratiques douteuses d’espionnage, même guidées par de bonnes intentions, et sans certitude d’avoir mis à jour des comportements illégaux ? A l’unanimité il fut décidé que leur démarche devait s’effectuer dans un parfait anonymat. Hubert qui avait récupéré sa caméra accepta de composer le 17 avec un appareil à carte Sim prépayée lui garantissant l’invisibilité. Il débita son laïus à un agent puis raccrocha comme si le téléphone lui brûlait la main.


Les jours et les semaines suivantes s’écoulèrent sans changement notoire. Toujours des intrusions de nuit. Puis la surveillance se relâcha et finit par cesser. On oublia le tailleur et sa boutique.

Jusqu’à ce jour gravé dans les mémoires. Les quatre amis étaient attablés dans leur brasserie préférée, le patron qui les connaissait bien les interpela.


– Vous êtes au courant de la descente de police dans votre rue hier ? Vous êtes aux premières loges pour le spectacle !


– Non, quoi ? Racontez-nous.


– Ah oui, c’est vrai que ça s’est fait de nuit, vous deviez dormir. Les flics ont arrêté une bande de trafiquants de drogue. Dans la boutique qui est toujours fermée, celle du tailleur. Il y avait des stocks de drogue, et de la dure d’après eux. Ils ont dit que c’était une belle prise.


– Incroyable ! Un trafic de drogue ? Juste sous nos yeux ?


– Il paraît que les malfrats ont été dénoncés par un complice, soit un repenti soit un indic. On n’en sait pas plus. On saura jamais.


Il repartit vers le comptoir ignorant les visages stupéfaits de ses clients. Lucienne fut la première à réagir.
– Hubert, vous seriez donc un repenti ? Pire. Un indic. Vous ?


– C’est ça, moquez-vous. Un code d’accès extorqué, une mini caméra, des petits gâteaux. Et le tour est joué.
 

- Ne dit-on pas que la fin justifie les moyens ? conclut sagement Léonie.

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